Selectorama : Mocke

Parlons prescription, puisque c’est l’objet de cette rubrique.

Les meilleurs prescripteurs échappent aux attentes comme aux vues – de l’esprit. Une collègue de bureau, il y a bientôt dix ans, quand je me laissai aller à un bavardage futile et convenu sur Liszt « le virtuose » – il s’agissait évidemment de clouer au pilori la virtuosité sans trop savoir ce que c’était –, sortit exceptionnellement de ses gonds pour me mettre face à la réalité : je critiquais, commentais, jugeais, manifestement sans connaître. Puis elle m’invita à suspendre mon jugement, à le remplacer par la fréquentation et la connaissance de Liszt avant, peut-être, de parler de nouveau, mais en connaissance de cause. Et m’envoya un lien vers quatre minutes de musique qui changèrent la vie, quatre minutes qui m’offrirent Liszt, qui l’ouvrirent enfin. Il suffisait d’écouter, c’était là. 

Leçon : la meilleure prescriptrice de la pièce était la personne qui n’en endossait pas la persona.

(Parenthèse : Ce fut aussi ma meilleure leçon sur le mansplaining. Merci, Sophie, du fond du cœur.)

Les meilleurs prescripteurs ne sont pas des juges mais des enthousiastes.

Et l’ami Mocke, musicien voyageur (Midget !ArltChevalrexHoldenDelphine DoraOrso JesenskaMohamed Lamouri, etc.), en est un, de meilleur prescripteur. Quand il ne goûte pas immédiatement une musique qui plaît à quelqu’un qui lui plaît, il s’interroge et interroge, creuse néanmoins, tente, n’abandonne pas facilement. C’est trop important. Et c’est une leçon, une autre. 

Et quand quelqu’un n’adhère pas à l’un de ses enthousiasmes, il patiente, tente de nouveau mais comprend aussi, ne harcèle pas. Cela dit, son goût fait que ce genre de situation n’est pas la plus commune : il s’agit plutôt d’écouter des morceaux aux piments connus ou inconnus et de s’extasier, comme de juste, devant chaque seconde d’éternité, dans la joie et les exclamations générales.

Il s’agit de partager.

Cette prescription infinie est aussi l’os de sa musique et de ses disques, car il joue comme on transmet, et la radio dans son crâne a toujours quelque chose à proposer à ses doigts qui saura transformer, décaler, éclairer la seconde de son en cours en la faisant coexister avec une mélodie country, un trait éthiopien, une tension sérielle, un bruit, une danse, un « truc de Mocke ». Ce qui rend aussi sa musique difficile à décrire, ce qui fait aussi qu’on est plusieurs à section26 à s’être sentis trop limités pour rendre compte correctement de son formidable dernier album, Parle, grand canard, et de l’effort inédit, remarquable, inouï de composition qui occupe la première face, le crucial Quel est ton parcours ? Ce qui l’a fait marrer quand je lui ai dit.

C’est quand même bien là l’essentiel, se marrer.

Je ne sais plus si je lui ai dit que le morceau de Liszt que Sophie m’a fait écouter, c’est La lugubre gondola.

Mais autant laisser parler ceux qui savent.

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